"Ils sont nos Maîtres !"

Professionnel d’ERRSPP

"Ils sont nos Maîtres !"

9 novembre 2017

"Ils sont nos Maîtres!"

 

Je rentre de Lyon. J'y ai été invité pour prononcer une conférence sur la vulnérabilité. Cette communication s'inscrivait dans le cadre d'un congrès de soins palliatifs pédiatriques concernant les enfants polyhandicapés. Mais qu'est-ce qu'un professeur de philosophie peut bien dire aux personnes, dont le quotidien est d'accompagner des enfants affectés d'infirmités lourdes ? Comment spéculer sur les distinctions entre le fragile et le vulnérable devant des soignants et des parents confrontés à la mort imminente de ces enfants? À vrai dire, j'avais le sentiment d'usurper un espace et d'occulter le temps précieux d'acteurs devant qui, j'étais bien indigne de prendre la parole.

Et puis dans ce lieu de rencontres improbables, les liens humains ont eu raison de l'incongruité apparente de la situation. J'y avais ma place, les échanges en ont fait foi et j'ai surtout fait l'expérience formidable de recevoir beaucoup plus que ce que j'ai pu donner.

À plusieurs reprises, j'ai entendu de la bouche de parents, de médecins ou de divers autres accompagnants : « Ils sont nos maîtres! » Mais qui sont ces mentors de l'art de bien vivre ? Il s'agit bien de ces enfants aux corps abimé et dont l'âme semble en être flétrie. Je dis « semble », car là réside un paradoxe étonnant. Cette exclamation, « ils sont nos maîtres! » renvoie au sentiment partagé par les accompagnants, témoignant de leur vécu au service de ces êtres plus que fragiles. La force de vivre, la lucidité sans fard de leur condition marque leur sagesse.

Les mots des accompagnants sont forts. J'en cite quelques-uns en respectant le ton et la lettre. La parole est à ce papa, fondateur d'une association pour soutenir les familles, dont l'enfant est décédé il y a quelques années : « Notre fils est mort, mais il vit toujours. Il est le moteur discret de toutes mes entreprises. Il siège à mes côtés, le souvenir de son visage apaisé me réconforte aux jours difficiles. » Je cite ce médecin pédiatre lors de sa présentation fort intéressante, il provoque avec un franc parlé sans détour : « Ils sont encombrants mes jeunes patients polyhandicapés, ils ralentissent toutes mes démarches, ils m'interpellent, bref ils me font le plus grand bien ! » Enfin, la synthèse incisive exprimée par des parents dont la blessure de la perte demeure, mais dont la joie de vivre est communicative : « Nous regrettons notre fille tous les jours. Nous ne souhaitons à personne de vivre la perte d'un enfant en bas âge. De cela nous ne serons jamais complètement guéris. Mais [ont-ils ajouté de suite] cet événement d'un tragique indicible, nous en récoltons les bénéfices tous les jours. La vie de notre famille est plus belle qu'elle ne l'a jamais été. Nous savourons nous jours dans une maturité étonnante! » Je les écoute et je pense à la formule d'Henri Troyat : « ... désormais ils allaient vivre comme des blessés dont on a pu extraire la balle. »

Je pourrais multiplier les exemples. Ce petit congrès tenu en plein cœur de la Capitale des Gaules a été l'occasion pour moi de rencontrer les disciples de ces maîtres étonnants. Ils positionnent leur existence au regard de ce que les Grecs appelaient le Kalon Kakon, le « beau mal ». Cette dynamique chère à la philosophie ancienne martèle, comme un leitmotiv, qu'il n'y a pas de bonté sans malice, pas de beauté sans laideur, pas de grandeur sans bassesse, pas de véracité sans fausseté, bref, pas de vie sans mortalité...

J'ai réalisé, à l'occasion de ces rencontres, combien notre époque est rébarbative à cela comme à la fréquentation des questionnements fondamentaux en général. Je me remémore le Phédon de Platon, avec sa thèse proposant d'assumer lucidement la perspective de la mort et changer ainsi le parcours de notre vie.

J'ai apprécié le rôle imparti à ces communautés liées par le service aux soins des plus démunis. Ces gens sont des agents indispensables à la rénovation des liens humains dans la société civile. Ils sont nos maîtres pour comprendre et cultiver un lien citoyen signifiant.

À leur manière, Ils nous invitent à apprécier l'idée que nous sommes des êtres de relations, que nous nous épanouissons en vivant pour autrui et même que nous mourrons peut-être aussi pour les autres.

En tout cas, il y a grand intérêt d'être à l'écoute de ce qui se vit dans ces milieux confrontés aux frontières de l'indicible. On y est confronté à une vulnérabilité extrême, on reste stupéfait du déploiement des force de vies surprenantes.

De retour dans mon Québec où les couleurs de l'automne me disent la beauté malgré une vie estivale en phase terminale, je souris en songeant à la richesse des moments partagés à Lyon.

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Louis-André Richard, Ph. D.

Professeur de philosophie